Axes de recherche du G.D.R. 3434

 

AXE 1 : LANGUES, IDENTITÉS ET REPRÉSENTATIONS

Coordinateurs : Audey Mairey et Robert Mankin. Membres : Karine Bigand ; Sophie Cassagnes-Brouquet ; Pascal Dupuy ; Charles Giry- Deloison ; Robert Mankin.

Langues, identités, représentations. Ces thèmes sont, à l’évidence, intimement liés aux développements territoriaux des îles britanniques. Au Moyen Âge, ces dernières sont à bien des égards incluses dans la Chrétienté occidentale, même si certains traits caractéristiques se forgent déjà – relations complexes entre les différents peuples des îles britanniques, précocité des développements étatiques en Angleterre par exemple. Mais au XVe siècle, et en particulier après la fin de la guerre de Cent ans (officiellement en 1452), l’Angleterre et les îles britanniques dans leur ensemble, affaiblies par des crises démographiques, économiques et culturelles, semblent se retrouver dans une position relativement isolée vis-à-vis du continent et des sociétés européennes. Et dès le XVIe siècle, un tournant inédit est pris – qui trouve pourtant ses racines dans les siècles précédents – celui d’un développement commercial en préférence au renouveau d’une puissance féodale affaiblie. Un des résultats remarquables de cette nouvelle orientation est le déploiement d’une mobilité démographique à plusieurs niveaux : géographiquement à travers l’espace des îles, mais aussi au sein de l’espace plus vaste de l’Europe du Nord ; économiquement par rapport à la répartition de la richesse ; et culturellement au regard des transformations religieuses. Ces changements se concrétisent entre autres par une croissance extrême du sud-est de l’île principale avec une dissymétrie précoce (et déjà amorcé au Moyen Âge) entre cette région et les autres territoires de l’île (l’ouest et le nord). Ainsi un des plus chétifs pays de l’Europe occidentale, l’Angleterre, constitue-t-elle un cas surprenant, car elle commence dès le XVIe siècle, à ressembler démographiquement à ce qu’elle est aujourd’hui. A ce titre, par ces évolutions, que l’on pourra qualifier trompeusement de modernité précoce, l’Angleterre commence à influer sur le caractère et l’identité des espaces voisins de l'archipel. Cela conduit à une situation familière à plusieurs titres : une diversité de langues dans l’espace des îles britanniques, qui sera escamotée ou confinée à certains moments, et explosive à d’autres ; le développement d’identités nationales et en même temps celui d’un curieux et persistent dédoublement de ces identités, qui perdure de nos jours ; et le développement de singularités qui seront capitales pour l’histoire du monde. Ces développements apparaissent de manière complexe dans le cadre de l’histoire culturelle, et notamment en relation avec la constitution de cultures spécifiques, qu’il faudra s’attacher à cerner en lien avec l’évolution des groupes sociaux. L’histoire du livre imprimé, par exemple, qui commence de manière très modeste à Westminster à la fin du XVe siècle, connaîtra des évolutions et des développements considérables à partir du relâchement de la censure d’abord dans les années 1640 et ensuite à partir de 1695, avec la lente mise en place du copyright et la constitution d’un public moderne. Il va de soi que ces transformations s’expriment par des différences de langages, au sens propre et au sens figuré : - au niveau des langues « naturels » entre l’anglais qui ne se constitue que tardivement en langue de culture et de modèle politique à la fin du Moyen Âge, les différentes langues celtiques parlées au Pays de Galles (annexé mais pas assimilé à ce modèle de développement, dès 1536), dans la partie septentrionale de l’Écosse et une large partie de l’Irlande, sans oublier le rôle important du français jusqu’au XVIIe siècle dans les sphères officielles, notamment dans la vie politique et juridique. - au niveau des langages religieux : on le sait, le Schisme de Henry VIII n’est pas la Réforme luthérienne, non seulement à cause des réticences du roi mais aussi à cause du legs de Wycliffe et d’une culture populaire qui résonne encore avec les interrogations de ce clerc d’Oxford de la fin du XIVe siècle ; en outre, un chemin très différent de rénovation théologique est emprunté pour la révolution politique qui amène le calvinisme au pouvoir en Écosse, tandis que le Catholicisme semble se renforcer ou au moins à perdurer en Irlande et au nord de l'Angleterre ; à cela il faut ajouter une autre complexité liée à la présence de formes multiples du culte protestant, plus ou moins autorisées ou entravées ; et l’évolution d’un complexe système de tolérance religieuse ; pour finir, on sait aussi que si le Schisme de Henry VIII n’est pas la Réforme luthérienne, il a ce même effet qui est d’introniser la langue vernaculaire comme langue principale de la pratique religieuse et donc, à l’avenir, de l’éducation, malgré les résistances du latin. - au niveau des langages politiques, entendus dans le sens de l’École de Cambridge, pour commencer, ceux d’une « ancienne constitution » ou d’une « monarchie normande », démultipliés ensuite par la variété croissante des options politiques (absolutiste, républicaine…) ; plus généralement, il s’agira d’étudier l’étrange coïncidence de discours radicaux et conservateurs tout au long de l’histoire des îles Britanniques, qui conduit à identifier un épisode révolutionnaire avec une guerre civile, une abdication/invasion avec une révolution, et une démocratisation des institutions politiques avec une affirmation des valeurs du Parti conservateur. Les interrogations identitaires recouvrent et étendent ces complexités. A l’évidence il ne suffit pas de parler comme on le fait de l’identité insulaire de l’espace britannique, bien trop uniforme. Mais c’est à partir des marginalités décrites plus haut, des choix politiques et économiques et de leurs conséquences démographiques, que l’histoire et les identités – nationales, océaniques et impériales – du monde britannique se développent. Il ne faut cependant pas évacuer l’embarrassante réalité d’une dimension anglaise à l’oeuvre dans l’histoire de toutes les parties des îles. Ce n’est pas que l’Angleterre soit le moteur de tout changement dans la vie sociale, religieuse, économique, diplomatique…, mais qu’elle l’est souvent ; surtout, la confusion des identités précède et d’une certaine façon enveloppe même leur union dans cet espace. Combien d’Écossais, de Gallois ou d’Irlandais à se dire, dans certains contextes, anglais, même si, par ailleurs ils revendiquent de façon insistante leur propre identité nationale ? En outre, il faut ajouter à cette complexité des rapports entre identité nationale (Anglais, Ecossais ...), pluri-nationale ou supra-nationale (Britannique), l’effet produit par la confrontation avec autrui, tels que l’Europe catholique, ou les peuples de l’Empire. Propositions de journées d’études et de colloques : - Une journée sur l’histoire du livre (manuscrit + imprimé) et ses spécificités, qui permet par ailleurs d’aborder un certain nombre de questions culturelles et linguistiques. - Une journée sur les langages politiques. - Un grand colloque sur les interactions identitaires.

AXE 2 : CIRCULATIONS, RÉSEAUX ET TRANSFERTS

Coordinateurs : Michel Rapoport et Ann Thomson Contribution médiévale : Véronique Gazeau Membres : Pierre Bauduin ; Karine Bigand ; Anne Bocquet-Liénard ; Valérie Capdeville ; Pascal Dupuy ; Charles-Édouard Levillain ; Jean-Louis Quantin

Si cet axe, qui est très ouvert, prend en compte d’abord la circulation des personnes, des idées et des objets liés au monde culturel et intellectuel, de la période médiévale à nos jours, il n’exclut pas pour autant tout ce qui est du domaine de l’inventivité technique et technologique. Circulations et transferts Il s’inscrit dans un ensemble d’espaces. Recherches et études concernent d’abord les circulations et transferts à l’intérieur du monde anglophone, en se plaçant à des échelles différentes : circulations et transferts entre les grands centres de l’espace insulaire (Angleterre, Écosse, pays de Galles, Irlande, îles anglo-normandes), entre les composantes des îles Britanniques et les territoires coloniaux puis les membres du Commonwealth ; circulations et transferts entre les divers espaces coloniaux puis du Commonwealth ; circulations et transferts enfin entre le monde anglophone et le reste du monde, l’Europe, la France et le monde francophone en particulier devant être privilégiés dans ces recherches. Surtout, les mers, et en particulier la Manche et la Mer du Nord doivent être considérées comme des zones de continuité des échanges et des contacts. Les chercheurs associés à cet axe vont s’attacher à des objets, à des hommes, mais plus particulièrement au domaine des idées, des productions culturelles, artistiques et scientifiques.14 Il n’est évidemment pas possible de faire une présentation exhaustive des différents sujets qui seront abordés au cours des quatre années prochaines, mais nous donnerons ici quelques exemples de ce que nous envisageons de faire. Pour la période médiévale, il est ainsi possible au CRAHAM à Caen d’évaluer l’importance des relations entre le continent et les mondes britanniques et de percevoir le dynamisme de la production, la diffusion et les échanges des biens matériels le long des zones côtières à partir de l’étude archéologique de l’artisanat céramique15. L’archéologie permet aussi d’atteindre des notions plus abstraites comme les transferts culturels, l’influence des modes, les échanges directs, ou les usages sociaux sont peu traitées du point de vue de la céramologie. Les approches croisées incluant une confrontation des données archéologiques, des observations techniques, des analyses physico-chimiques des productions à caractères anglo-saxon devraient apporter de nouveaux éléments de réponses à ces problématiques relatives au transfert ou à la continuité culturelle dans les traditions de fabrication afin d’appréhender la part des influences des populations allochtones et leur acculturation. De même, les historiens du CRAHAM se proposent de poursuivre, dans le prolongement de la chaire d’excellence de David Bates, professeur à l’University of East Anglia (2009-2011), leurs recherches sur la circulation des personnes et les transferts des élites entre la Normandie et les îles britanniques après 1066 et jusqu’au début du XIIe siècle. 14 Voir par exemple les études dans : Ann Thomson, Simon Burrows and Edmond Dziembowski, with Sophie Audidière, éds., Cultural transfers: France and Britain in the long eighteenth century, Voltaire Foundation, Oxford, 2010 (SVEC 2010:4). 15 Plusieurs aspects de ces questions ont été traités dans le cadre de colloques (« À propo[t]s de l’usage, de la production et de la circulation des terres cuites dans l’Europe du Nord-Ouest (XIVe-XVIe siècle) »- Caen en 2007 ; « Les cultures des littoraux Cadres et modes de vie dans l’espace maritime Manche-Mer du Nord du IIIe au Xe s. » - Boulogne-sur-Mer en mars 2010) ou de projets collectif de recherches comme le PCR « Quentovic, un port entre Ponthieu et Boulonnais ». 9 Pour les périodes plus récentes, le champ d’étude des circulations concernera principalement le domaine des idées, les productions culturelles, artistiques et scientifiques ; fera aussi l’objet de recherches, dans ce cadre, tout ce qui a trait à la circulation de l’information, des nouvelles, qu’elle se fasse publiquement au travers de publications (livres, revues politiques, religieuses, littéraires, artistiques, scientifiques, magazines), de journaux ou de façon privée par le jeu des contacts individuels, les correspondances représentant dans ce cas une source majeure. En ce qui concerne le domaine artistique, les déplacements d’artistes, l’organisation des expositions, la circulation des oeuvres (picturales, plastiques, musicales), la constitution des collections privées et publiques, le développement des musées et bibliothèques sont autant de terrains de recherches révélateurs des circulations et transferts. Le commerce du livre et des objets à caractère culturel, d’une part, et le cinéma d’autre part représenteront une dimension importante de nos recherches. Il s’agira notamment ici d’études de cas : traductions, circulation d’ouvrages, films ayant contribué aux transferts culturels. Dans ce contexte, des recherches seront conduites afin notamment d’éclairer la façon dont la culture anglophone s’est constituée, par les jeux d’emprunts, en contact avec des cultures différentes, qu’il s’agisse des cultures d’autres pays amis ou ennemis, ou des cultures des pays colonisés. Au-delà de l’étude des influences, la recherche concernera les interactions entre ces cultures dans la production de nouvelles synthèses, et sur le rôle actif joué par la culture réceptrice dans ce processus. Réseaux L’un des aspects les plus novateurs de ces recherches sera constitué par l’étude des réseaux qui rendent possible ces circulations et ces échanges. Ces réseaux sont perceptibles très tôt, dès l’époque médiévale : envisage de repérer les transferts de moines entre monastères britanniques et continentaux, et les réseaux créés à partir d’établissements-viviers. Ils sont d’une très grande diversité : réseaux religieux, intellectuels, universitaires, scientifiques, artistiques, activistes, philanthropiques, financiers, diplomatiques. Il y a là un vaste terrain d’études. Ces réseaux seront étudiés à partir de nombreuses sources : par exemple, correspondances privées, d’entreprises, archives des institutions religieuses, culturelles, scientifiques, des obédiences maçonniques, des maisons d’édition, des organismes de presse… L’un des aspects les plus novateurs de ces recherches sera constitué par l’étude des réseaux qui rendent possible ces circulations et ces échanges. Ils sont d’une très grande diversité : réseaux religieux, intellectuels, universitaires, scientifiques, artistiques, activistes, philanthropiques, financiers, diplomatiques. Il y a là un vaste terrain d’études. Ces réseaux sont perceptibles très tôt, dès l’époque médiévale : Véronique Gazeau, qui prépare une prosopographie sur les abbés cisterciens de la Normandie ducale, envisage de repérer les transferts de moines entre monastères britanniques et continentaux, et les réseaux créés à partir d’établissements-viviers. Les réseaux seront étudiés à partir de nombreuses sources : par exemple, correspondances privées, d’entreprises, archives des institutions religieuses, culturelles, scientifiques, des obédiences maçonniques, des maisons d’édition, des organismes de presse… L’édition en cours (dirigée par Ann Thomson) d’une partie de la correspondance passive de Pierre Des Maizeaux, journaliste et traducteur huguenot à Londres dans la première moitié du XVIIIe siècle, rentre dans ce cadre. L’étude de divers types de réseaux (réseaux fondés sur la relation individuelle et dont la connaissance repose sur les correspondances; réseaux d’institutions scientifiques ou culturelles ; réseaux virtuels créés par l’internet) devrait permettre de mieux éclairer leur fonctionnement et leur influence et de voir s’ils diffèrent de façon fondamentale des réseaux de sociabilité ou des réseaux de pouvoir et d’influence. 10 Propositions de journées d’études et de colloques : - Un atelier archéologique en collaboration avec les archéologues de Southampton. - Un colloque international sur « Penser les mondes normands médiévaux ». -Journée d’étude (2010) sur les Lumières écossaises dans leur contexte international : A. Broadie, A. McInnes, N. Philipson, C. Kidd, G. Imbruglia, M. Malherbe, L. Kontler, M. Spencer. -Journée d’étude (2011) sur les réseaux intellectuels. -Journée d’étude (2011) consacrée à l’étude du livre et de l’édition en France et en Angleterre (approche comparative) avec les historiens français et britanniques travaillant sur le livre et l’édition (V. Holman, J.Y. Mollier, D. Cooper-Richet, S. Eliot, M. Lyons, A. Nash) -Journée d’étude sur traducteurs et traductions (France - Monde britannique) -Colloque international (2012) consacré aux collectionneurs (profils, pratiques, réseaux), avec une approche comparative (J. Verlaine, M. Rapoport, J. Kearns, J. Simpson, W. Silverman F. Franchi) - Une journée d’étude (2014) sur l’itinérance royale (avec une dimension comparative avec le royaume de Naples lui aussi partagé par la mer.

AXE 3 : FIGURES, TERRITOIRES ET DYNAMIQUES IMPÉRIALES

Coordinateurs : Frédéric Boutoulle, Renaud Morieux, Pierre Singaravélou Membres : Françoise Lainé, Olivette Otele, Fanny Madeline

Depuis le Moyen Âge, la Grande-Bretagne a bâti outre mer un Empire qui a durablement marqué l’histoire de l’Europe et du monde pendant le dernier millénaire. Qu’elle recouvre un assemblage de principautés hétérogènes, tel celui que dominent les rois Plantagenêt du XIIe siècle, ou un ensemble d’une centaine d’entités aux statuts très différents à l’image de l’Empire colonial victorien, la notion d’empire illustre la puissance politique, militaire, économique et culturelle d’un État dont une des constantes est de n’être pas resté confiné à son insularité. Il convient d’envisager à nouveau une question centrale de l’historiographie de l’Empire britannique depuis la Seconde guerre mondiale16. Existe-t-il un ou plusieurs empires britanniques ? Cela revient à étudier les phénomènes de continuité et de rupture de la domination britannique dans le monde du XIIe au XXe siècle. L’axe 3 du GDR se propose donc de décliner l’étude de ce thème capital pour comprendre le poids des mondes britanniques au-delà de Grande-Bretagne et le jeu complexe des interactions entre la métropole et ses possessions ultramarines, autour de quelques questions intéressant les périodes médiévale, moderne ou contemporaine. Le fait impérial britannique. 16 John H. Le Patourel, « The Plantagenet dominions », History, 50 (1965), p. 289-308 ; Jacques Boussard, Le gouvernement d'Henri II Plantagenêt, 1956; John Gillingham, The Angevin Empire, 1984 ; Rees R. Davies, The First English Empire : power and identities in the British Isles, 1093-1343, 2000 ; Martin Aurell, L'empire des Plantagenêt : 1154-1224, 2004 ; Jean Favier, Les Plantagenêts, Paris (Fayard), 2004 ; Fanny Madeline, La politique de construction des Plantagenêt et la formation d’un territoire politique (1154-1216), thèse de doctorat histoire médiévale, Université Paris I, 2009 ; Vincent T. Harlow, The Founding of the Second British Empire, 1763-1793, Longmans, 1952 ; David Armitage, The Ideological Origins of the British Empire, Cambridge (CUP), 2000 ; John Darwin, “A Third British Empire? The Dominion Idea in Imperial Politics”, Wm. Roger Louis et Judith Brown (eds.), The Oxford History of the British Empire: The Twentieth Century, Oxford (OUP), 1999. 11 Étudier la question de l’Empire est une manière de mettre au coeur de notre réflexion la construction de cette monarchie composite qu’est la Grande-Bretagne. L’Irlande, par exemple, a été considérée par certains historiens comme la première colonie anglaise, bien avant l’expansion en Amérique du Nord17. Il existe donc plusieurs cercles dans l’empire britannique, en commençant par les périphéries celtiques. Au sein même de l’ensemble britannique, le rapport spécifique qu’ont pu développer les trois royaumes à l’Empire doit être pris en compte18. Parler de l’Empire britannique, au singulier, ne va pas de soi. En effet, en longue durée, il est important de se demander quelles ont été les facteurs de continuité de cet impérialisme, par-delà les changements économiques globaux ou la modification des configurations géopolitiques. La comparaison avec d’autres formations impériales, comme les empires hispaniques et français, doit permettre de questionner la spécificité de l’expérience impériale britannique. Une telle approche, comparative et croisée, n’a été que récemment engagée, et serait une piste de travail fructueuse pour les années à venir19. Ce thème fait l’objet d’une journée d’études organisée par plusieurs membres du GDR en coopération avec les chercheurs du Centre for History and Economics de l’Université de Cambridge20. Ces recherches pourront sans doute éclairer d’un nouveau jour la notion d’empire. Ainsi, l’Empire féodal Plantagenêt ou l’« Empire libéral » Victorien ne correspondent sans doute pas à la définition canonique des Empires territoriaux ou coloniaux. Géographies et dynamiques impériales. Les constantes métamorphoses du fait impérial britannique se prêtent à l’analyse des dynamiques de territorialisation, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, à travers la construction de différents territoires politiques. Parmi les champs d’études possibles figure la maîtrise de ces territoires et de leurs liaisons avec l’Angleterre, qui a nécessité l’aménagement de points d’appui (châteaux, citadelles), de ports, de comptoirs et de colonies. Ainsi le port médiéval de Bayonne en Aquitaine, doit-il sa promotion à la valorisation stratégique de cette place aux confins méridionaux de l’empire des Plantagenêts et de leurs successeurs. Il en est de même au XIXe siècle lorsque les Britanniques développent des villes de Singapour et de Hong Kong qui contrôlent le détroit de Malacca et le delta de la rivière des Perles. En outre, la réalisation ou l’utilisation préférentielle d’axes routiers ou fluviaux dans une logique de domination impériale a modifié durablement le réseau de transports d’une région, à l’exemple des Landes de Gascogne, dont la traversée méridienne, ponctuée de châteaux royaux, fut durablement déplacée vers l’est au début du XIIIe siècle. De même, la modification de l’itinéraire de la « Route des Indes » après l’ouverture du Canal de Suez en 1869 a profondément modifié la géopolitique britannique en situant l’Egypte au coeur du nouveau dispositif impérial. Ces différentes logiques d’expansion et d’appropriation territoriales s’inscrivent-elles dans un projet impérial ou relèvent-elles d’autres dynamiques ? Autrement dit, il s’agira ici de 17 Nicholas Canny, Kingdom and Colony: Ireland and the Atlantic World, 1560-1800, Johns Hopkins University Press, 1988 ; Nicholas Canny, Making Ireland British, 1580-1650, Oxford University Press, 2001. 18 T.M. Devine, Scotland's Empire and the Shaping of the Americas, 1600-1815, Smithsonian Books, 2004; Kevin Kenny (ed.), Ireland and The British Empire, Oxford, Oxford University Press, 2004. 19 John Elliott, Empires of the Atlantic World: Britain and Spain in America 1492-1830.Yale University Press, 2007. 20 Christopher A. Bayly, Richard Drayton, Renaud Morieux, Emma Rothschild, François-Joseph Ruggiu, Pierre Singaravélou et David Todd, « The Internationalization of the History of France and the French Empire, 17th- 18th Centuries », King’s College, Cambridge. 12 questionner le stéréotype des Britanniques comme « Absent-minded Imperialists » (Seeley) en le resituant dans une histoire de longue durée21. Dans cette perspective, l’histoire des savoirs peut constituer un prolongement possible de ces problématiques. Derrière la mise en carte, et plus généralement les représentations géographiques de l’Empire, dans des cercles sociaux variés, diplomates, militaires, géographes, enseignants, s’expriment un ensemble de présupposés, notamment politiques, qu’il importe d’expliciter22. Circulations et interactions impériales La nature des relations entre les différentes composantes de l’Empire semble subir de profondes modifications tout à long de la période. Ainsi, à l’époque médiévale, l’Angleterre constitue le centre incontesté du dispositif impérial : à la fin du XIIe siècle, le roi Henri II organise un circuit de distribution du plomb et de l’argent vers les établissements religieux de son empire. De même, au début du XIVe siècle, le trafic des vins de Gascogne à destination de l’Angleterre mobilise annuellement un des plus grands rassemblements maritimes de l’Occident et atteint des volumes comparables à ceux du XXe siècle23. En revanche, à l’époque contemporaine, l’Empire se fonde sur des réseaux d’échanges économiques et culturels qui ne passent plus forcément par la métropole : un Imperial Web se tisse entre les différentes colonies britanniques, au sein duquel la Grande-Bretagne ne représente plus qu’un pôle parmi d’autres24. Il importe donc de questionner la validité sur le temps long des concepts de centre et de périphérie, aujourd’hui mis en question au profit des notions de « circulation » et de connectedness25. C’est pourquoi il convient de se focaliser sur l’analyse des mobilités et des circulations des principaux acteurs impériaux : colons, hommes politiques, militaires, administrateurs, missionnaires, entrepreneurs, commerçants, journalistes, savants, agissant aussi bien en métropole qu’outre-mer26. Il faudrait par exemple étudier l’évolution de leur action ou de leur capacité à porter un projet impérial depuis les sénéchaux du roi d’Angleterre en Aquitaine du XIIe siècle jusqu’aux derniers administrateurs coloniaux des années 1950. Peut-on identifier du 12e au 20e siècle l’émergence de tradition, savoirs, savoir-faire, habitus ou encore d’une culture impériale spécifiques ? Outre ces agents de l’État, il faut aussi prendre en compte les 21 John Darwin, The Empire Project, Cambridge University Press, 2009. 22 Nathalie Bouloux, « Les usages de la géographie à la cour des Plantagenêts dans la seconde moitié du XIIe siècle », Médiévales, 24 (1993), p. 131-148 ; Daniel Birkholz, The king's two maps : cartography and culture in thirteenth-century England, 2004 ; Fanny Madeline La politique de construction des Plantagenêt et la formation d’un territoire politique (1154-1216) ; Matthew Edney, Mapping an Empire: The Geographical Construction of British India, 1765-1843, Chicago, University of Chicago Press, 1997; J.B. Harley. The New Nature of Maps: Essays in the History of Cartography, Baltimore and London, The Johns Hopkins University Press, 2001; Pierre Singaravélou (dir.), L’empire des géographes. Géographie, exploration et colonisation (19e-20e s.), Paris, Belin, 2008. 23 Yves Renouard, « Le grand commerce des vins de Gascogne au Moyen Âge, Revue Historique, 221, 1959 ; Jean-Christophe Cassard, « Les flottes du vin de Bordeaux au début du XIVe siècle », Annales du Midi, t. 162, 1983, p. 119-133. 24 Tony Ballantyne, Orientalism and Race: Aryanism in the British Empire, Basingstoke, Palgrave, 2002. 25 Sanjay Subrahmanyam, Explorations in Connected History: From the Tagus to the Ganges, Delhi, Oxford University Press, 2004 ; Sanjay Subrahmanyam, Claude Markovits and Jacques Pouchepadass (ed.), Society and Circulation: Mobile People and Itinerant Cultures in South Asia, 1750-1950, New Delhi, Permanent Black, 2003; David Lambert et Alan Lester, Colonial Lives across the British Empire: Imperial Careering in the Long Nineteenth Century, Cambridge university press, Cambridge, 2006. 26 Claire Laux, François-Joseph Ruggiu et Pierre Singaravélou (dir.), Au sommet de l’Empire. Les élites européennes dans les colonies du 16e au 20e siècle, Bruxelles (Peter Lang), 2009. 13 mobilités contraintes, celles des prisonniers de guerre ou des bagnards, qui témoignent de la diversité sociale des millions d’hommes qui partent des îles Britanniques vers les colonies. Il faut enfin prendre en considération un acteur déterminant : les élites locales et autochtones qui ont souvent trouvé dans le concours au projet impérial la légitimation d’une domination sociale plus ou moins ancienne, plus ou moins contestée. Ainsi, en se détournant peu à peu du service militaire de l’aristocratie continentale pour favoriser l’émergence, au XIIIe siècle, des élites municipales aux plus larges capacités financières, les Plantagenêt accompagnent et amplifient une évolution de la société qui bouleversent les rapports de forces traditionnels au niveau local. A l’époque contemporaine, les Britanniques ont alternativement renforcé les élites traditionnelles ou produit de nouvelles élites anglicisées. Plus largement, la question du rapport des Britanniques avec les populations autochtones, au plan migratoire, démographique, économique ou en termes de relations de pouvoir, doit aussi être prise en compte. Actions envisagées -Une journée d’étude ou un atelier sur le « premier », le « deuxième » et le « troisième » Empire britannique permettrait de revisiter l’historiographie ancienne (Vincent T. Harlow) et récente (David Armitage, John Darwin) sur la question des continuités et ruptures entre les époques médiévale, moderne et contemporaines. -Une journée d’étude sur la question du modèle impérial britannique en collaboration avec les historiens anglo-saxons qui travaillent actuellement sur l’histoire comparée des Empires (Fred Cooper, John Darwin, Richard Drayton, etc.) -Soutien aux chercheurs pour des missions dans les archives britanniques (Londres, Gibraltar) et extra-européennes (Calcutta, Shanghai, Melbourne, etc.).

AXE 4 : GOUVERNANCES ET POUVOIRS

Coordinateurs : Clarisse Berthézène et Charles Giry-Deloison Membres : Valérie Capdeville, Laura Downs, Stéphane Jettot, Charles-Édouard Levillain, Aude Mairey, Robert Mankin, Cédric Michon.

Structurer le champ du politique dans l’histoire des mondes britanniques : nouvelles approches Le projet « Structurer le champ du politique dans l’histoire des mondes britanniques : nouvelles approches » de l’axe 4 s’inscrit dans le contexte d’un renouveau de l’histoire politique en Grande-Bretagne, renouveau irrigué par les apports théoriques de l’histoire sociale. Il a pour double objectif d’apporter la contribution d’historiens français -ou travaillant en France- aux nouvelles approches conceptuelles de l’histoire politique développées outre- Manche (et outre-Atlantique) en interrogeant la structuration du champ politique à partir du concept de « gouvernance ». Au cours des dernières décennies, l’historiographie anglo-saxonne a fortement renouvelé son approche de l’histoire politique. Dans les années 1970, après ce qu'on pourrait appeler l'âge d'or de l'histoire sociale en Grande-Bretagne, Harold Perkin s’est interrogé sur les raisons pour lesquelles « l’histoire sociale ignore la politique ». Si Perkin décrivait l’histoire sociale comme « history with the politics left out », certains voyaient l’histoire politique comme « de l’histoire avec le social en moins ». « L’histoire sociale de la politique », telle qu'elle est pratiquée en Grande-Bretagne depuis les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, tente d’apporter une réponse à cette polémique. Prenant comme point de départ le propos de Quentin Skinner que « c’est la vie politique elle-même qui détermine les principales problématiques qui s’imposent au théoricien 14 politique », et non pas les écrits des grands hommes politiques, les historiens britanniques ont élargi leur focale par le biais d'une série d'études fondées sur le principe que la politique ne se fait pas seulement de « haut en bas » ou de « bas en haut », mais s’intéresse à la dynamique complexe entre les deux, entre le centre et la périphérie (Westminster/niveau local). Loin de réfléchir des structures sociales particulières, les partis politiques ne cessent de renégocier leurs identités. Certains chercheurs, qui s'intéressent au « linguistic turn », poussent l’argument plus loin, en suggérant que les identités politiques, comme les identités de classe, sont essentiellement des constructions linguistiques, et que les schémas d’appartenance politique et de comportement politique sont formés par les champs discursifs dans lesquels ils sont présentés et débattus. D'autres mettent l'accent sur la dynamique entre la création d’identités de classe et d’identités politiques. À partir des années 1980, l'histoire politique en Grande-Bretagne se centre sur la dynamique qui existe entre idéologies et groupes sociaux, montrant que les classes et les groupes sociaux sont eux-mêmes en partie des constructions politiques. C’est l’articulation entre les dimensions politiques, économiques et sociales et leur interprétation qui constitue l’essence de cette « nouvelle histoire politique ». Dans ce contexte, le concept de « gouvernance », terme issu du vocabulaire politique et moral médiéval qui renvoie à l’art de gouverner et qui relève en grande partie du domaine culturel, autorise une pluralité de questionnements du politique et ouvre sur le réexamen de celui-ci par l’histoire sociale. Les questionnements que nous nous proposons de mettre en oeuvre portent tout d’abord sur la formation du gouvernant -qu’il s’agisse du prince aux époques médiévale et moderne ou du chef de gouvernement depuis le XIXe siècle-, des participants au processus de décision, ou de tous ceux qui, à un titre ou un autre, peuvent faire état d’une participation à l’activité de gouvernement, y compris aux échelons régional et local. À des degrés divers selon la période considérée cette formation repose sur l’éducation (scolaire et universitaire), sur la lecture des anciens et des ouvrages à contenu juridique et historique (notamment aux époques médiévale et moderne), sur la religion (très prégnante dans la culture politique en Angleterre et en Écosse jusqu’à une époque récente), sur l’apprentissage mais aussi sur l’expérience culturelle (celle du Grand Tour aux XVIIe et XVIIIe siècles ou celle l’engagement militant au XXe, pour n’en citer que deux), sur la mémoire des communautés (précédent, tradition légale)… Elle repose également sur la fréquentation des lieux de pouvoir et de sociabilité des élites (Conseil, Cour, clubs, partis politiques…). Elle forge des conceptions communes partagées par ceux qui exercent le gouvernement, quelque soit l’échelon, et contribue à distancier socialement ces derniers de la population pour former, selon les époques, la polite society ou la caste des born to rule. L’analyse de cette formation éminemment plurielle du gouvernant nous conduira à nous interroger sur l’entrée en politique, c’est-à-dire à la fois sur les possibilités d’intégrer le groupe et sur la reconnaissance que celui-ci accorde à cette formation et à ceux qui en bénéficient. Elle nous conduira également à évaluer la plus-value de l’expérience de la gouvernance dans le parcours d’un individu, tant sur le plan professionnel (notion de carrière) que sur le plan social (facteur de promotion). L’analyse du rapport du social au politique que nous ambitionnons de mener intégrera également le concept de gender, qui, comme les travaux de Joan Wallach Scott l’ont bien démontré en le définissant comme une « manière primordiale de signifier le pouvoir », constitue à la fois un paramètre de lecture et un outil méthodologique au service de l’histoire politique. La gouvernance présuppose aussi la construction d’une vision du passé et l’adhésion à des valeurs morales qui donnent sens à l’action politique et qui promeuvent l’accomplissement de l’individu au service de la chose publique. Il nous appartiendra donc de comprendre cette vision du passé (la continuité du passé selon Burke) et ces valeurs morales, notamment grâce à l’étude des écrits théoriques, ceux de la littérature parénétique, très 15 présente dès l’époque ancienne, mais aussi ceux des traités -nombreux- sur l’art de gouverner. Enfin, nos questionnements veulent également porter sur l’image que le champ politique donne de lui-même, sur le spectacle autour du politique et sur la compréhension et la perception qu’en ont ceux qui, pour une raison ou une autre, en sont exclus. À ce titre, nous souhaitons explorer le regard français sur le politique britannique. Actions envisagées -Publication d’un ouvrage, de préférence en langue anglaise et publié chez un éditeur anglo-saxon, au terme de la période d’habilitation du GDR. Cet ouvrage s’appuiera notamment sur deux tables-rondes, vraisemblablement dans le courant de la deuxième année du GDR.

AXE 5 : ÉCHANGES ET RÉGULATIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES

Coordinateurs : Laura Downs et Philippe Minard

De part et d’autre de la Manche, les historiographies ont connu dans la période récente de multiples renouvellements, parfois partagés, parfois spécifiques, et si certains thèmes communs ont émergé, ils connaissent de toute façon des déclinaisons différentes, car les travaux demeurent enracinés dans des terreaux et des dynamiques historiographiques propres. C’est l’un des intérêts majeurs du GDR « Histoire des mondes britanniques » que de les confronter, en soutenant l’essor des recherches françaises. Les formes de régulation socio-économique Ce thème apparaît comme l’un de ceux où le dialogue se révèle particulièrement fécond, à l’heure cette problématique connaît un regain d’intérêt chez nos collègues britanniques. En effet, on sait que la brillante histoire sociale britannique des décennies 1960-1980 a connu une sorte d’essoufflement, tandis qu’en France, pour d’autres raisons, les thématiques centrées autour de l’histoire du travail marquaient le pas. Du côté britannique, cet épuisement coïncidait avec les tournants « culturel » et « linguistique » en histoire. La « crise » de l’histoire sociale des années 1980, et la remise en cause plus large des certitudes épistémologiques sous-jacentes à la pratique de l’histoire, par une critique poststructuraliste qui propulsait le tournant linguistique, ont fait en sorte que l’analyse des relations de classe, qui faisaient le pain quotidien de l’historien du social, cédaient le pas au profit des analyses des discours, des représentations et de la construction des catégories sociales. Inéluctablement, l’histoire du travail, et du monde ouvrier, ont été remplacées par de nouvelles formes de l’histoire – du genre, de race, du mondes coloniaux et post-coloniaux - qui mettent l’accent sur l’analyse des discours et de représentations. C’est aujourd’hui, dans un contexte nouveau, une histoire économique et sociale renouvelée, enrichie par la prise en charge des interrogations venues de ces autres nouveaux domaines, qui s’affirme et s’efforce de prendre en compte les intrications complexes entre race, genre, religion et classe. Cela nous permet de revisiter plusieurs chantiers classiques, notamment autour de l’organisation du travail mais aussi autour du gestion du social (politiques familiales, problèmes de la pauvreté et de l’enfance, par exemple). Par « régulation socio-économique », on entend l’ensemble des structures, institutions, normes et règles qui ordonnent, rendent possibles et encadrent à la fois les échanges économiques, les relations sociales et tous les rapports sociaux en général. L’angle d’approche L’angle d’approche est triple : - les pratiques des acteurs et leurs logiques d’action 16 - les niveaux et les échelles de la régulation - les formes et modalités : multiplicité des arrangements institutionnels propres à assurer gestion du social et stabilisation de l’action économique. D’une façon générale, c’est l’ensemble des relations entre État et société civile qui sont interrogés ici. L’angle des régulations socio-économiques permet de renouveler des aspects importants de l’histoire comparée franco-britannique. Par exemple, l’historiographie anglaise de l’époque moderne et contemporaine a mis l’accent sur la nature fiscalo-militaire de l’État anglais et le poids de son appareil bureaucratique dans certains secteurs, remettant en cause la vieille idée d’un État qui aurait été « léger » par rapport à l’État français. L’historien comparatiste John Nye, qui rappelle l’importance des tarifs douaniers dans les revenus de l’État britannique jusqu’au XIXe siècle, va jusqu’à parler du « mythe » du libre échange anglais. Les catégorisations anciennes sont ainsi questionnées à nouveaux frais, et le spectre des multiples formes d’institution de la vie économique et sociale n’apparaît pas moins large outre-manche que sur le continent. Savoirs et sciences et techniques de gouvernement L’histoire des savoirs et celle des sciences et techniques de gouvernement, à partir de la fin du XVIIIe siècle, sur lesquelles portent actuellement de nombreux travaux des deux côtés de la Manche, va dans le sens de cette remise en cause du contraste traditionnel entre une France dirigiste et une Grande-Bretagne libérale. C’est en effet un phénomène largement international que l’importance croissante des savoirs sur la société industrielle naissante – sur ses objets techniques, ses tensions sociales et ses cycles économiques, mais aussi sur son rapport singulier à l'environnement naturel – dans le processus d’élaboration des politiques gouvernementales. En Grande-Bretagne Select Committees et Royal Commissions deviennent des lieux privilégiés de la mise en concurrence des savoirs qui présideront aux lois du parlement. En France, un dispositif comparable est mis en place à la même époque, autour d'une série de comités consultatifs et de l'Institut national, notamment l’Académie des sciences morales et politiques. La gestion politique du social passe alors par une politique de l’expertise qui est une facette essentielle du rapport entre l’État et la société civile. Un décloisonnement du regard Ces questions de régulation du social imposent un décloisonnement du regard. Alors que la comparaison franco-britannique avait généralement privilégié un cadre strictement européen, l’axe « régulations socio-économiques » du GDR souhaite promouvoir une communication plus étroite entre les « études impériales » des deux côtés de la Manche, car c’est bien à l’échelle de l’empire que certains problèmes se posent. Un exemple est l’histoire des migrations, qui sont au coeur de la constitution de mondes britanniques, et qui ont fait l’objet d’un intérêt renouvelé depuis les années 1980. L’historiographie britannique s’est maintenant éloignée de la vision libérale d’une émigration participant non seulement de l’expansion impériale mais aussi de la diffusion de la langue anglaise, des valeurs, des institutions démocratiques ou des sports britanniques à travers le monde. Les campagnes publiques pour l’émigration, les migrations assistées et forcées, les déportations vers l’Australie sont étudiées dans le cadre des régulations socio-économiques mises en oeuvre jusqu’au milieu du XXe siècle. Combinée à l’enfermement des pauvres dans les workhouses, l’émigration est un des outils utilisés par les autorités britanniques, locales et nationales, pour alléger la pression démographique interne et les tensions sociales et politiques. Des migrations spécifiques, comme celle des enfants abandonnés ou placés, et expédiés vers des colonies, ont fait à l’époque l’objet d’enquêtes publiques et sont devenus d’importants enjeux de mémoire en Grande-Bretagne et dans d’anciennes colonies, comme l’Australie. De même, les migrations au sein de l’Empire (Indiens, mais aussi Chinois de Hong Kong) sont 17 aujourd’hui réévaluées. L’empire a été l’arène d’intenses circulations de main-d’oeuvre, les lois Master & servant, comme une bonne partie de la législation du travail, y ont connu des déclinaisons multiples, dont il faut étudier les interactions avec le régime du travail métropolitain. Terrains Sans nous priver des enseignements d’un regard rétrospectif, les travaux porteront au départ sur la période XVIIIe-XXe siècles. La mise à l’épreuve des perspectives formulées cidessus pourra se développer sur plusieurs terrains que l’essor de la société industrielle a constitués en enjeux de société. La confrontation de recherches menées des deux côtés de la Manche à propos des mondes britanniques s’annonce particulièrement heuristique dans les domaines suivants : les questions du risques et la prévention des risques (risques au travail, d’une part ; risques environnementaux, d’autre part); les régimes du travail et les multiples formes d’encadrement juridique du contrat de travail, entre servitude, indenture, travail contraint, et salariat dit « libre » ; le thème de la consommation (quantification, distribution socialement différenciée, mobilisations éthiques et politiques) et de la protection du consommateur (certification de qualité, réglementation des marchés) ; la définition des formes légales de la propriété intellectuelle et industrielle, enfin, qui révèle une circulation et une interaction des modèles juridiques plus grandes qu’on ne le soupçonnait. Actions envisagées - Une journée d’étude sur les "Politiques publiques autour de l'enfance populaire en France et en Grande-Bretagne, 19e-20e siècles" : La comparaison des théories et des pratiques autour des modes d'éducation des enfants en France républicaine par rapport au Grande Bretagne libérale révèle deux manières très différentes - voire opposées - de concevoir le triangle famille-État-enfant de part et d'autre de la Manche, et, donc, de penser la citoyenneté en démocratie libérale versus une démocratie républicaine. Cette journée réunira des spécialistes des deux pays afin de mettre à l'épreuve de l'analyse comparée les expériences françaises et britanniques dans le domaine des politiques sociales de l'enfance populaire depuis l'avènement de l'industrialisation. - Un colloque d’histoire comparée sur l'hygiénisme en France et en Grande-Bretagne : Les travaux sur "l'hygiénisme", ce courant de réforme sanitaire du long XIXe siècle, combinant la médecine, la chimie, la statistique et les sciences morales et politiques, a bénéficié, au cours des dernières années, du renouvellement de l'histoire des sciences et des techniques. Pourtant, ces travaux n'ont pas donné lieu à des études véritablement comparatistes (même s'il existe une histoire comparée des Poor Laws et de leurs implications sanitaires en Angleterre, Ecosse et Irlande). L'hygiénisme fut-il vraiment, comme le suggère l'ouvrage récent de Gérard Jorland, un courant scientifique centré en France, mais qui fut d'abord mis en application en Angleterre ? Peut-on opposer ainsi, de manière contre-intuitive, un hygiénique anglais d'abord étatiste, au libéralisme de l'hygiénisme français ? - Une série d’ateliers sur l’évolution comparée du droit du travail et l’histoire de la relation de travail en longue durée, depuis les statuts élisabéthains du XVIe siècle : il s’agit d’analyser, dans un échange interdisciplinaire (historiens, juristes, sociologues, économistes) les voies de passage menant des formes anciennes de travail contraint à la construction de la relation salariale contemporaine.